L’humaniste aime-t-il l’Homme pour ce qu’il est ?

Revenons sur les caractéristiques de l’humanisme. Selon Abdennour Bidar et son Histoire de l’humanisme en occident (Dunod, 2021), ce mouvement comprend une douzaine de dimensions. L’Homme serait un mystère insondable, comportant en lui-même une part d’infinité, une capacité de création. Cette vision que véhicule l’humanisme sur son sujet d’étude : l’Homme, est extrêmement positive, si ce n’est idéaliste. L’humaniste a confiance en l’homme, en sa capacité de se parfaire, d’agir en toute liberté tout en respectant la dignité de l’autre. Il a confiance en sa capacité d’être tolérant et fraternel avec lui, et a également confiance en celle de se rassembler sous l’égide du cosmopolitisme, pour régler des questions d’ordre mondial comme le réchauffement climatique.

Cependant cette part d’idéalisme est-elle compatible avec la réalité de l’Homme ? Si l’homme peut se parfaire — par la connaissance, la vertu et ses actes —, il peut tout aussi bien ne faire preuve d’aucune exigence, être ignorant et immoral. Les potentialités de l’Homme sont multiples, et celles-ci ne coïncident pas forcément avec le projet humaniste. Car l’Homme, dans sa grande diversité, inclut aussi bien des parangons de vertu — comme certains grands activistes, par exemple — que des dictateurs génocidaires. Le tableau de l’Humanité ne manque donc pas de contraste et de nuances intermédiaires entre ces extrêmes. L’Homme peut également stagner dans la complaisance.

Il semble y avoir dans l’humanisme une illusion : celle que tous les êtres humains finiraient par tendre vers l’idéal décrit par le mouvement de pensée. N’y a-t-il donc pas des êtres qui, bien que conscient de celui-ci, s’en écartent volontairement, et en connaissance de cause ? Il est probable que ces Hommes existent. L’humaniste ne considérerait-il donc pas qu’une seule part de l’Humanité, celle qu’il préfère ? En d’autres termes, l’humaniste aime-t-il l’Homme pour ce qu’il est, dans sa grande diversité ?

Revenons sur notre question politique. La vision de l’Homme que véhicule l’humanisme a des conséquences non négligeables sur ce point. Si, en effet, l’humanisme ne considère — dans son idéalisme — qu’une partie limitée du genre humain, quelles conséquences cela aurait-il dans le domaine du politique ?

Dans l’antiquité grecque, l’humanisme se forme autour de l’idée que l’éducation permet d’advenir à l’humanité[1]. Parmi les nombreuses formes politiques de l’époque, nous pouvons en retenir une particulièrement représentative de cette idée : l’aristocratie. Ce régime n’est pas à entendre au sens, originairement, féodal du système des trois ordres sous la royauté française. L’aristocratie, au lieu de référer à une classe noble, signifie donc étymologiquement « le pouvoir (kratos) aux meilleurs (aristos) ». Ce sens se rapproche beaucoup plus de ce que nous appellerions aujourd’hui la “méritocratie” : le pouvoir aux plus méritants. Les meilleurs sont donc désignés pour leurs qualités morales, leurs connaissances et leur capacité d’agir et de diriger la Cité. Seulement, ce type de politique paraît problématique pour un courant tel que l’humanisme qui prône l’égalité. De fait, cet élitisme serait contradictoire avec la notion même d’égalité, puisqu’il impliquerait de hiérarchiser les Hommes suivant un ensemble de critères arbitraires.

Mais que faisons-nous des Hommes ne répondant pas de ces critères ? Est-ce réellement humaniste de ne pas les prendre en compte et de se focaliser sur la part de l’Humanité allant dans le sens de notre vision de la vie humaine ? Au contraire, ne faudrait-il pas réfléchir à un système réellement démocratique, embrassant l’Homme dans la totalité de ses possibilités, qu’on les considère comme bonnes ou mauvaises ? Comment penser une démocratie humaniste ? Telle est la question. Comment créer des lois représentant les valeurs et la conduite valorisée par un peuple hétéroclite, tout en sachant que certains de ses membres ne prennent même pas part au débat politique ? Comment élire un Homme politique réellement représentatif, s’il manque des votes, si certaines voix ont été votées sans le discernement nécessaire à la prise de cette décision ?

La question que pose l’idée de cette démocratie humaniste, c’est celle de l’opérativité de nos systèmes politiques actuels au vu de leurs failles. Peut-être sommes-nous confrontés à ces problèmes à cause de notre vision idéaliste de l’Homme. Penser la politique de demain, c’est tout d’abord penser la réalité de l’Homme conditionnant le fonctionnement de toute institution politique.

William FALTOT


[1]  Abdennour Bidar, Histoire de l’humanisme en occident, Dunod, 2021

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