(propos improvisés que nous avons fait le choix de retranscrire tels quels)
Le sujet sur lequel j’essaye de travailler est la question de l’humanisme, dans un contexte tragique. La question de l’humanisme n’est pas simplement la question du bon sentiment, mais c’est à partir du moment où l’on traverse la question des épreuves, la question du malheur, la question de la violence.
C’est comment ce qui fonde l’humain – les questions de dignité, de discernement et d’effort librement consenti- fait que nous tenons.
Qu’est-ce qui fait qu’un homme tient pendant la guerre ?
Qu’est-ce qui fait que nous pouvons tenir face à la question de la déshumanisation ?
Comment ne pas être déshumanisé soi-même avec sa propre identité qui devient de plus en plus un particularisme et qui oublie complètement l’horizon de l’universel et l’horizon de l’humanisme.
C’était important pour moi de passer autour de cette question de Gaza, de passer par quelque chose qui relève de l’intime, de la singularité, parce que c’est à travers l’intime et à travers cette question de l’humain : qu’est-ce qui fait que l’on tient ? Comment on fait pour tenir ensemble lorsque tout participe à votre destruction ?
Et il faut bien essayer de caractériser cette question de la dignité. Elle est aussi une question d’horizon. Comme l’humanisme, elle est toujours à construire.
Un humanisme se construit toujours à partir du tragique. Un humanisme se construit toujours à partir de la question de la violence. Un humanisme se construit toujours par rapport à la question de l’effondrement.
C’est à partir de l’effondrement qu’un certain nombre d’hommes et de femmes, présents au milieu des ruines, tentent de dire qu’il y a quelque chose que la violence et la destruction n’arriveront pas à toucher.
Et c’est cet espace-là que permet la littérature. La littérature, effectivement, n’arrête pas les bombes. Elle ne ramène pas des enfants qui sont morts. Mais la littérature elle permet à chacun d’entre nous de préserver un espace qui relève de l’indestructible.
Pourquoi ? Parce que nous sommes sauvés par les mots des autres. Qu’est-ce qui fait que ces mots de Nabil Al Jaber dont le nom arabe veut dire d’abord « celui qui vient réparer » ?
Il y a quelque chose de cassé dans le monde. Il y a quelque chose de cassé dans la création de l’humanité. Il y a quelque chose qui est cassé dans la manière dont on rivalise, dans la manière dont on déshumanise. Effectivement, un certain nombre de choses se passent aujourd’hui à travers le monde qui participent à cette déshumanisation. La déshumanisation commence toujours d’abord par le langage, la manière dont on les socialise, et ensuite la manière dont on animalise les gens, et ensuite la manière dont on les rend invisibles.
Rendez-vous compte que la plupart des guerres que nous voyons aujourd’hui, nous les voyons uniquement à partir des drones. On voit des destructions, on voit des bombes, et c’est la disparition des corps, c’est la disparition des visages. Comme le disait Emmanuel Lévinas : « Je suis responsable du visage de l’autre bien avant qu’il n’apparaisse. »
La question de l’humanité ne peut se poser que dans un face-à-face où la place du visage de l’autre va être très importante. Toute la question aujourd’hui, c’est comment nous allons retrouver des espaces où il y a nécessité de faire corps ensemble pour qu’il n’y ait pas cette volonté, me semble-t-il, de la destruction.
Être humaniste, ça demande beaucoup d’efforts parce que ça nécessite d’être constamment en tension. C’est cette tension-là qui va devenir créatrice. Cette tension pour ne pas choisir une identité contre une autre. Et une tension qui va vous demander une exigence en termes de complexité, une exigence parce que c’est là où il faut se tenir.
Comme le dit Nabil Al Jaber lorsqu’il se tient dans sa librairie : il se tient au seuil. Il ne se tient pas à l’extérieur, il ne se tient pas à l’intérieur, il se tient au seuil, qui est le lieu même de la traversée. On ne peut pas accepter d’être humaniste si, à un moment, on n’accepte pas d’être traversé. Et on ne peut pas être traversé si, au bout d’un moment, il n’y a pas d’abord l’espace d’un vide intérieur que l’autre peut venir combler.
Et ça, c’est le travail de l’altérité. L’altérité, c’est quelque chose qui altère au sens de soi, mais c’est aussi quelque chose qu’on accepte, dans une rencontre, d’être changé par l’autre. Et c’est pour ça que la fiction, la littérature, permet ce passage-là avant de pouvoir dire qu’il y a l’humanité qui est beaucoup plus vaste parce que la littérature s’adresse d’abord à l’intime. La littérature s’adresse d’abord aux sentiments, la littérature s’adresse d’abord à des vies.
Le principe de ce que j’essaye de faire, c’est que toute vie, quoi qu’elle ait fait, mérite récit.
Merci de m’avoir donné ce prix. Ce double prix qui a beaucoup de valeur, parce qu’il y a beaucoup de valeurs qui n’ont pas de prix, il y a beaucoup de prix qui n’ont pas de valeur. Sachez que cette valeur-là, pour moi, a un très, très grand prix, surtout aujourd’hui. Merci
