Discours de Remise du Prix du livre humaniste

par la présidente des jurys, Marie-Christine Dupuis-Danon

Mesdames et Messieurs, chers amis de Muma,

Ce soir, nous remettons le Prix du livre humaniste à Rachid Benzine pour L’homme qui lisait des livres.

Cher Rachid Benzine, votre œuvre est traversée depuis longtemps par une même exigence : écouter ce qui nous sépare pour mieux dire ce qui nous relie. Vous êtes né à Kénitra au Maroc, arrivé en France à l’âge de sept ans. Devenu chercheur, enseignant, romancier, homme de dialogue entre les traditions religieuses et intellectuelles, vous avez toujours œuvré à rendre le monde plus intelligible sans jamais le simplifier. Avec Lettres à Nour, Voyage au bout de l’enfance ou Les Silences des pères, vous vous êtes imposé comme une voix qui sait manier à la fois l’érudition et l’émotion, le conte et la conscience politique.

Dans ce roman qui est primé ce soir, L’homme qui lisait des livres, un jeune photographe français en mission dans la bande de Gaza rencontre un vieux libraire et l’écoute raconter son histoire : de l’exode à la prison, des engagements politiques à la désillusion, des bonheurs de la vie à la douleur abyssale de perdre des êtres chers. Son récit est ponctué par les titres des livres qui ont jalonné son existence et qu’il offre aux visiteurs. Nabil al Jaber continue à vivre parmi les livres comme d’autres entretiennent une lumière fragile. À travers lui, vous montrez que la littérature peut devenir une manière de rester debout lorsque l’histoire écrase les destins individuels.

Ce choix déplace le regard. Votre livre ne parle pas seulement d’un conflit. Il parle de ce que les guerres emportent avec elles : les habitudes simples, les souvenirs partagés, les conversations, les livres, tout ce qui tisse lentement une civilisation.

C’est ce roman que nos deux jurys – le jury adulte et le jury lycéen – ont choisi de distinguer, et nous allons voir pourquoi il résonne si juste avec les trois piliers de Muma.

La dignité, d’abord. Nabil Al Jaber n’est pas une victime. Il est un homme avec une histoire – longue, complexe, traversée de joies et de deuils – et il tient à ce qu’on l’entende avant de le photographier. Cette exigence toute simple est peut-être la phrase la plus politique du roman : « je ne suis pas une image. Je suis une vie ».

Une vie qui, justement, s’est construite entre les textes. Né d’un père chrétien et d’une mère musulmane, Nabil a appris très tôt que l’identité n’est pas un camp. Et vous avez traduit cela dans la structure même du roman : chaque chapitre porte le titre d’un livre, comme si la bibliothèque de Nabil était la seule carte du monde qui vaille.

Le discernement, ensuite. À une époque saturée d’instantanés et de réactions réflexes, vous choisissez la littérature, c’est-à-dire le lieu et l’espace de la complexité humaine. Vous nous rappelez que comprendre un drame demande davantage que prendre parti : cela exige d’écouter les mémoires, les blessures, les silences, les contradictions. Vous avez écrit ce roman à la deuxième personne. Vous dites « tu » au photographe, et par lui, à nous. Vous nous refusez le confort du spectateur, vous nous placez dans la scène, vous nous obligez à regarder en conscience. Le discernement, c’est précisément cette capacité à sortir du flux, à prendre le temps de voir ce que l’image seule ne montre pas. Et soudain, Julien – le photographe, c’est nous.

Quant au troisième pilier, l’effort librement consenti, il est incarné dans votre roman par chaque geste culturel accompli dans des circonstances où il eût été si simple de ne plus rien faire. Des jeunes qui jouent Hamlet au milieu d’un camp de réfugiés. Un vieux libraire qui ouvre sa boutique chaque matin, parce que tant qu’une librairie existe, quelque chose de l’humain résiste. Voilà un effort qui n’a rien de la contrainte. C’est un acte de liberté, répété, têtu et lumineux.

Votre roman nous rappelle que la barbarie n’a pas toujours le dernier mot. Pas parce que les livres arrêtent les bombes. Mais parce que tant qu’un homme lit, quelque chose du monde mérite encore d’être sauvé.

Et nous allons justement écouter maintenant trois extraits de ce texte magnifique.

Cher Rachid Benzine, au nom des deux jurys et de tous les membres de Muma, nous sommes honorés de vous remettre ce soir le Prix du livre humaniste.

Marie-Christine Dupuis-Danon
Présidente des deux jurys

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