Imaginez un jardin dans lequel des formes de vie très différentes coexistent.
Faire société ne consiste pas à transformer toutes ces plantes en une seule espèce mais à apprendre à coexister, s’enrichir mutuellement et prendre soin collectivement du même sol.
Faire société c’est trouver ce qui nous relie sans nier ce qui nous distingue.
Notre tâche la plus urgente en cette époque de grandes tensions, d’oppositions violentes, n’est sans doute pas de trouver nos points d’accord mais plutôt d’apprendre à être différents sans devenir étrangers les uns aux autres.
Nous n’avons pas besoin d’être semblables pour être ensemble.
Aussi, plutôt que d’essayer de répondre à la question « Comment être d’accord ? », posons-nous la question : « Comment vivre ensemble sans avoir besoin d’être d’accord ? »
Cela suppose d’abord d’accueillir l’altérité, de faire l’effort de comprendre depuis quel monde l’autre nous parle.
Bien-sûr, faire société ne signifie pas d’accepter l’inacceptable mais de construire un espace commun suffisamment solide pour que le désaccord puisse y exister sans que l’autre devienne un ennemi.
À une époque où nous sommes si facilement tentés par une vision manichéenne du monde, il devient plus important que jamais d’exercer notre capacité à supporter l’incertitude et la complexité du monde contemporain en s’inspirant du fonctionnement du vivant : le monde contemporain est fait de relations, d’interdépendances, de tensions fécondes.
Nous sommes différents, mais nous ne sommes pas séparés.
Nos existences sont prises dans des réseaux de relations que nous ne maîtrisons pas entièrement.
Mes actions ont des conséquences sur l’autre et, réciproquement, les actions de l’autre transforment mon propre monde.
Faire société consiste alors moins à construire une unité qu’à apprendre à relier sans confondre, dialoguer sans nécessairement convaincre, coopérer sans penser de la même manière, agir ensemble sans partager la même vision du monde.
Le leadership de demain ne pourra plus être centralisé, autocratique mais devra créer les conditions dans lesquelles des intelligences différentes pourront se rencontrer, se confronter et produire quelque chose qu’aucune d’elles n’aurait pu produire seule.
Et pour revenir à l’humanisme prôné par MUMA :
- La dignité ne consiste-t-elle pas à reconnaître que personne ne doit être réduit à son appartenance, son opinion, son origine ou son utilité ?
- Le discernement n’est-ce pas d’apprendre à distinguer le désaccord qui enrichit de l’affrontement qui détruit, la conviction de la certitude, la liberté de l’indifférence, le progrès de la simple accélération ? et enfin,
- L ‘effort librement consenti ne dépend-il pas d’abord du fait qu’accepter que vivre ensemble n’est pas spontané ?
De reconnaître qu’une société ne tient pas uniquement par des institutions et des règles mais aussi par les efforts quotidiens que chacun accepte de faire pour écouter, comprendre, transmettre, coopérer et parfois renoncer à avoir raison ?
Finalement, faire société ne consiste pas à rechercher un consensus permanent mais à construire un monde commun dans lequel nos différences pourront devenir une source de créativité plutôt qu’une cause de séparation.
Faire société apparaît alors comme une œuvre d’éducation collective : apprendre à devenir humain ensemble.
Irène Papaligouras
